La Section « Films muets Géorgiens », propose une sélection de cinq restaurations récentes de films signés de grands noms du cinéma muet géorgien.
Le cinéma muet géorgien, qui a émergé au début du XXe siècle, est un chapitre fascinant de l’histoire cinématographique, à la fois unique et marquant par son influence sur le développement du cinéma dans la région du Caucase et au-delà. La Géorgie, riche de sa culture et de son histoire, a produit des films muets à partir des années 1910, influencés par les tendances cinématographiques européennes tout en conservant un caractère propre à la nation. Entre 1916 et 1932, les studios géorgiens produisent près de 60 longs métrages par an dont de nombreux chefs-d’œuvre encore méconnus.
Bien que la production cinématographique en Géorgie ait été relativement modeste par rapport aux grands centres de l’époque comme le cinéma français ou russe, elle a rapidement pris son envol. La capitale Tbilissi devient un centre artistique où se mêlent influences occidentales et traditions locales. Alexandre Tsoutsounava, le pionnier des cinéastes géorgiens, suit le parcours typique des premiers réalisateurs, passant du théâtre au cinéma avec le premier long métrage de fiction, Kristiné (1916). Ordonnateur des grands cortèges de rue révolutionnaires, il multiplie dans À qui la faute ? et dans Révolte en Gourie mouvements de foules, galopades acrobatiques, fêtes de villages et banquets, tout en se pliant aux consignes du pouvoir. Le premier peut se lire comme un drame bourgeois ; le second est une dénonciation de la politique impériale russe d’autant plus surprenante que les événements réels de 1841 se sont reproduits dans la même région, lors de la grande révolte antisoviétique de 1924, un tabou absolu de l’historiographie officielle.
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Les films muets géorgiens étaient souvent imprégnés de la culture nationale, mettant en avant des histoires qui puisaient dans le folklore, l’histoire locale et les luttes sociales de la Géorgie. Le cinéma muet géorgien, à l’instar de celui d’autres pays, a abordé des thèmes universels tels que l’amour, la tragédie, la lutte pour la liberté, mais il a aussi intégré des éléments de la mythologie géorgienne et des traditions populaires, enrichissant ainsi la narration cinématographique par des touches d’authenticité culturelle.
Federico Fellini décrit le cinéma géorgien de cette époque comme « un étrange phénomène, sophistiqué et bouleversant ». Les acteurs géorgiens de l’époque ont contribué à cette atmosphère particulière du cinéma muet, où l’expression corporelle et les gestes très marqués étaient essentiels pour compenser l’absence de dialogues.
Le cinéma muet géorgien a été en grande partie éclipsé par l’arrivée du cinéma sonore dans les années 1930, mais il a cependant laissé une empreinte durable. Son héritage peut être vu dans le cinéma géorgien moderne, où l’influence des premiers films est toujours présente, notamment dans la manière dont les réalisateurs contemporains abordent la culture locale et les thématiques universelles.
Combinant une riche tradition culturelle avec les techniques cinématographiques de l’époque, le cinéma muet géorgien a constitué un pilier fondamental à une période charnière dans l’histoire du cinéma mondial.
Section « Films muets Géorgiens » :
A qui la faute ? (Vin aris damnatchave ?, 1925) de Alexandre Tsoutsounava – 105 min – Avec Kote Mikaberidze, Tsetsilia Tsoutsounava, Nato Vachnadze…
D’après la pièce de Nino Nakachidze, le destin de Siko (joué par Kote Mikaberidze), un paysan cavalier, parti faire fortune en Amérique. Quand il rentre au pays, sa femme, séduite par un autre, est enceinte. Désespéré, il brûle leur maison et son épouse se suicide. Scènes de la vie quotidienne, fêtes de village, spectacles de cirque et courses de chevaux acrobatiques s’enchaînent à un rythme effréné. Des images à couper le souffle, sur fond de tragédie domestique, emmenée par une foule de personnages pittoresques, d’une richesse extraordinaire.
Restauration aux laboratoires des archives nationales de Géorgie par Giorgi Kakabadze. Accompagnement musical par un élève de la classe d’improvisation de Jean-François Zygel.
Elisso (1928) de Nikoloz Chenguelaïa – 80 min – Avec Kira Andronikashvili, Kokhta Karalashvili, Aleqsandre Imedashvili…
À travers l’histoire d’une jeune musulmane des montagnes, amoureuse d’un chrétien, Elisso raconte l’expropriation illégale d’un village tchétchène par le régime tsariste en 1864. Tourné dans des aoul (villages) du Caucase et sur les hauts plateaux de Géorgie, le film offre, entre autres paysages grandioses du Daghestan et gros plans de personnages hauts en couleurs, l’une des plus belles scènes de lezguinka (danse caucasienne), saluée par Eisenstein.
Après Elisso, Chenguelaïa tourne un autre chef-d’œuvre, Les 26 commissaires de Bakou (1932) qui, outre son illustration de la propagande soviétique, est salué pour la puissance de ses cadres et de son montage. Ses deux fils, Eldar et Guiorgui, seront deux des meilleurs représentants de la nouvelle vague géorgienne dans les années 60.
Restauration aux laboratoires des archives nationales de Géorgie par Giorgi Kakabadze. Accompagnement musical par un élève de la classe d’improvisation de Jean-François Zygel.
Révolte en Gourie (Djanki Gouriachi, 1928) de Alexandre Tsoutsounava – 180 min – Avec Aleqsandr Mesniaev, Kotsia Eristavi, I. Korsunskaia…
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Sur les bords de la mer Noire en 1841, la révolte paysanne de la région de Gourie, contre les nouvelles taxes imposées par le gouvernement. Rejoints par plusieurs nobles locaux, les rebelles s’emparent d’une grande partie de la région, avant de capituler face à l’armée impériale russe. Une épopée nationale adaptée à l’écran par un pionnier du cinéma caucasien, d’après le roman de Egnate Ninoshvili, écrivain prolétaire et père fondateur du mouvement marxiste géorgien.
Restauration aux laboratoires des archives nationales de Géorgie par Giorgi Kakabadze. Accompagnement musical par un élève de la classe d’improvisation de Jean-François Zygel.
Hors du chemin ! (Khabarda!, 1931) de Mikheil Tchiaoureli – 65 min – Avec Niko Gotsiridze, Sh. Asatiani, P. Chkonia …
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À Tbilissi dans les années 1920, lorsque le pouvoir décide de rénover la ville en rasant l’église, un groupe de notables tente de sauver l’édifice. Exemple rare de comédie satirique soviétique, Hors du chemin ! se moque des tensions entre les valeurs de la petite bourgeoisie et l’arrivée de l’idéologie communiste, que le cinéaste – également sculpteur et caricaturiste illustrateur – décrit avec ingéniosité et esprit burlesque. Si la présentation moqueuse et caricaturale des protagonistes prête à rire, on peut aussi y voir une justification des purges à venir de l’intelligentsia géorgienne croquée comme absolument rétrograde. Néanmoins propagandiste, son style annonce le réalisme socialiste. Taxé de formalisme pour Hors du chemin !, Tchiaoureli deviendra ensuite le cinéaste stalinien par excellence avec Le Serment (1946) et La Chute de Berlin (1949). Sa fille Sofiko sera l’héroïne inoubliable du film de Paradjanov, Sayat Nova : La Couleur de la grenade (1969).
Restauration aux laboratoires des archives nationales de Géorgie par Giorgi Kakabadze. Accompagnement musical par un élève de la classe d’improvisation de Jean-François Zygel.
Ma grand-mère (Tchemi bebia, 1929) de Kote Mikaberidze – 61 min – Avec Aleqsandre Takaishvili, Bela Chernova, E. Ovanov…
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Modèle d’excentricité du cinéma soviétique d’avant-garde, l’histoire est celle d’un employé licencié qui tente de récupérer son poste grâce à la recommandation d’une « grand-mère », un protecteur haut placé. Critique acerbe du système bureaucratique, le film est un déchaînement de techniques expérimentales (stop motion, perspective, montage rapide), entre slapstick, constructivisme et futurisme. Mais le pouvoir ne supporte plus cette critique radicale. Jugé antisoviétique à tendance trotskiste (!) le film est interdit pendant près de 40 ans. Il ne sortira sur les écrans qu’en 1977, quatre ans après la mort de Mikaberidze, qui ne connaîtra rien de cette gloire posthume. Depuis, le film est reconnu comme un chef-d’œuvre du cinéma muet géorgien.
Restauration par le Gosfilmfond, grâce au financement du fonds de l’UNESCO. Accompagnement musical par Arnaud Forestier.
Cinq jours durant, dans 9 cinémas (La Cinémathèque française, La Filmothèque du Quartier Latin, Le Christine Cinéma Club, L’Ecole Cinéma Club, La Fondation Jérôme Seydoux – Pathé, L’Archipel, L’Alcazar, Le Vincennes et Le Centre Wallonie-Bruxelles), le Festival de la Cinémathèque propose cette année encore, près d’une centaine de séances de films rares et/ou restaurés présentés par de nombreux invités et répartis en différentes sections pour célébrer le cinéma de patrimoine et fêter en beauté son douzième anniversaire.
Afin de ne rien manquer de cet évènement, rendez-vous à La Cinémathèque française et dans les salles partenaires du festival du 5 au 9 mars.
Le Festival de la Cinémathèque (ex « Toute la mémoire du monde »), le Festival international du film restauré fête ses 12 ans avec une riche sélection de restaurations prestigieuses accompagnées d’un impressionnant programme de rencontres, de ciné-concerts et de conférences.
Moment privilégié de réflexion, d’échange et de partage qui met l’accent sur les grandes questions techniques et éthiques qui préoccupent cinémathèques, archives et laboratoires techniques mais aussi, bien évidemment (on l’espère encore !), éditeurs, distributeurs, exploitants et cinéphiles, le Festival de la Cinémathèque, né dans le contexte de basculement du cinéma dans l’ère du numérique, propose une fois de plus, cette année encore, une programmation exceptionnelle en donnant à voir aux spectateurs les chefs d’œuvre comme les œuvres moins connues (curiosités, raretés et autres incunables) du patrimoine du cinéma. Avec toujours un élargissement « Hors les murs » dans différentes salles partenaires de la manifestation à Paris et banlieue parisienne, puis, dans la continuité du festival francilien, en partenariat avec l’ADRC (Agence nationale pour le développement du cinéma en régions), plusieurs films qui tourneront après le festival dans des cinémas en régions, pour sa douzième édition, le Festival International du film restauré, renommé depuis l’année dernière « Festival de la Cinémathèque », s’affirme comme étant l’immanquable rendez-vous dédié à la célébration et à la découverte du patrimoine cinématographique mondial.
Créé par La Cinémathèque française en partenariat avec le Fonds Culturel Franco-Américain et Kodak, et avec le soutien de ses partenaires institutionnels et les ayants droit essentiels aux questions de patrimoine, ce festival est incontournable pour les cinéphiles passionnés, les amoureux du patrimoine cinématographique, les archivistes, les historiens, les chercheurs et autres curieux. Riche et foisonnante, la programmation du festival nous propose un panorama très éclectique des plus belles restaurations réalisées à travers le monde et salue ainsi non seulement le travail quotidien des équipes des différentes institutions, mais nous fait également prendre toute la mesure de la richesse incommensurable de cet Art qui n’a de cesse de témoigner tout en se réinventant tout le temps.
Steve Le Nedelec
Festival de la Cinémathèque : Sans la connaissance de notre passé, notre futur n’a aucun avenir. C’est pourquoi le passé est un présent pour demain.
Festival de la Cinémathèque – 12ème édition – Festival International du Film Restauré – Du 5 au 9 mars 2025 à La Cinémathèque Française et « Hors les murs ».